Pourquoi une plateforme de cartes sensibles ?

La carte est une représentation graphique de données localisables sur le globe terrestre. C’est une « feuille de papier sur laquelle est représentée quelque partie de la terre » (définition du Littré). La carte est une manière de représenter le territoire que l’on traverse et arpente. Depuis sa préhistoire jusqu’à aujourd’hui elle s’est sédimentée dans un certain nombre de conventions et de normes qui fixent son usage et qui permettent effectivement une communication efficace, un repérage fonctionnel.

Les cartes que l’on connaît, celle où l’on reconnaît du territoire, celle où l’on se repère en un coup d’œil habitué sont les résultats d’une série de choix. L’utilisation de la typographie et des pictogrammes, le respect de l’échelle, les principes géodésiques en général (le respect des proportions – la recherche d’une objectivité des distances), la définition d’une frontière, les couleurs (mer bleue, montagnes marron, forêt verte).

Cette normalisation permet, dans n’importe quelle ville du monde de se repérer facilement. Des normalisations spécifiques, comme celle qui régit les plans de métro (couleurs vives pour différencier les lignes, point blanc pour les stations, lignes qui se côtoient, petits boudins sur les hubs), permettent à chacun d’entre nous de trouver son chemin dans n’importe lequel de ses réseaux souterrains, de Tokyo à Chicago, de Sao Paulo à Paris.

Par ailleurs, nous savons à quel point la carte joue un rôle fondamental et dans notre manière d’habiter et de nous déplacer mais aussi dans les études urbaines et les manières dont les urbanistes aménagent le territoire. Les fleuves deviennent des cartes d’aléa, les pays deviennent des SCOT et des schémas directeurs, les villes deviennent des PLU etc…  Et c’est à partir de ces documents qu’on regarde le territoire. Les caractéristiques du territoire et de la carte sont évidemment liées. La cartographie n’est pas un outil neutre. Dit autrement, toute représentation territoriale, est d’abord une présentation du territoire, et influe en retour sur celle-ci.

L’enjeu d’une « autre cartographie » est donc celui d’un autre territoire. Faire une carte « différente » c’est donner à voir et penser un territoire différent. C’est ce que se proposent de faire les artistes et les cartographes de tous bords que nous regroupons ici sous la famille de la cartographie artistique et sensible. La carte sensible et artistique se propose de changer de fonction par rapport au territoire. Elle abandonne l’ambition objectivante, caractéristique de l’activité scientifique moderne, elle ne cherche plus à représenter le monde de la manière la plus juste pour qu’on puisse s’y repérer. Il ne s’agit pas de passer de « l’objectif au subjectif » mais bien plutôt de changer d’objectif, d’ambition, de visée.

Si la cartographie classique veut permettre de situer les éléments topographiques les uns par rapport aux autres pour permettre de se diriger efficacement dans le monde, de ne pas s’y perdre, autrement, et pas vraiment contrairement non plus, la carte sensible cherche à rendre compte d’une expérience du territoire. Elle devient un outil de travail pour l’aménageur.

Ce dernier cherche aujourd’hui à prendre l’attache du territoire vécu, à le parcourir, le sentir, en faire l’expérience. Nous savons aujourd’hui construire les méthodologies efficaces pour approcher seul ou à plusieurs la ville vécue : rythmanalyse, phénoménologie, approche affective, approche sensible, déambulation, visites prospectives, parcours commentés… Mais nous péchons encore grandement dans la documentation de ces expériences, premier pas essentiel vers leur utilité pour l’aménagement des espaces. Le champ cartographique ici pointé du doigt est une manière de répondre, en explorant les manières possibles de rendre compte d’une expérience vécue et de ses milles dimensions. L’art est ici à son endroit. Le lieu qui permet de travailler la créativité, d’approfondir les possibilités graphiques, d’inventer utopies et folies. Et ceci pas seulement pour le divertissement, mais pour donner la matière et les moyens à l’évolution des pratiques professionnelles. L’art est un outil efficace pour préfigurer les méthodes de demain, imaginer comment représenter et analyser. C’est un vecteur d’innovation.

CATEGORIES (tentative typologique)

Il existe plusieurs voies géographico-artistiques pour rendre compte d’une expérience territoriale. Elles construisent le large spectre des cartes sensibles.

Ces cartes doivent d’abord représenter un bout de la terre. Elles doivent être plus qu’un simple jeu graphique sur les normes cartographiques. Elles vont dévier des normes, et ceci de plusieurs manières, en rompant avec plusieurs des codes classiques de la cartographie :

- Les cartes subversives (contrer une représentation territoriale pour des raisons politiques) : Il s’agit de montrer autrement une situation « normalisée » dans la cartographie « normale ». C’est un changement de perspectives à vocation politique. La carte critique implicitement une autre carte, ou utilise l’élément cartographique pour une opinion politique.

- Les cartes typographiques (faire un usage graphique de la typographie) : ces cartes utilisent les éléments typographiques normaux à outrance et crée des représentations inhabituelles du territoire depuis les toponymes. Elles servent souvent à mettre en exergue des dénominations vernaculaires et/ou locales.

- Les cartes affectives (rendre compte d’un vécu territorial) : Ces cartes sont le fruit d’une expérience vécue du territoire. Marche, balade, visite, repérages. Cartes subjectives et/ou intersubjectives (ces cartes sont souvent faites à plusieurs), elles assument une vision partielle, et située d’un territoire. Elles ne sont pas nécessairement à l’échelle, elles déforment, elles intensifient certains points et introduisent dans le nécessaire spatio-géométrique la contingence de l’événement (un ballon qui passe, une voiture qui freine…). Elle essaie de rendre aussi l’ouïe, le toucher, le sentir, la saveur, et l’affection de l’individu qui parcourt les lieux.

- Les cartes sonores, tactiles, olfactives, gustatives (montrer la diversité sensorielle du vécu territorial). Ces cartes affectives présentent une réalité sensible du territoire peu documentée par la cartographie traditionnelle. Si l’on admet que l’activité sensible de la culture occidentale est marquée par une « posture scopique » (notre activité sur le monde est dirigée par la vue et c’est particulièrement présent dans l’activité d’aménagement) alors il est urgent de faire appel aux autres sens humains. La carte s’en fait le témoin en intégrant de plus en plus de réalités sensibles différentes, et notamment sonores, par nature modulables, mouvantes, changeantes et subjectives. Mais on pourrait aussi imaginer des cartes du chaud et du froid, du dur et du mou, de l’âpre et du doux, du salé et du sucré, des odeurs…

- Les cartes d’imaginaires (montrer le symbolique et l’imaginaire). Elles représentent des réalités imaginaires collectives sur un territoire. Il y a des visions symboliques et imaginaires sur les territoires qui se déposent sur les récits, dans l’histoire, dans les conversations… La carte peut les mettre à jour. Attention, ces cartes d’imaginaires ne sont pas pour autant des cartes qui présentent des territoires imaginaires !

CONTRIBUTEURS

Cette plateforme est un projet collaboratif mené par le pOlau-pôle des arts urbains et Crévilles. Vous êtes invités à prendre contact avec nous (contact@polau.org) si vous souhaitez contribuer en publiant des cartes.

Contributeurs : Pascal Garret (Ingénieur de recherche à la MSH Val de Loire, Responsable de Crevilles), Pascal Ferren (philosophe, chargé de projets pOlau-pôle des arts urbains), Elise Olmedo (doctorante contractuelle Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne – UMR Géographie-Cités, équipe EHGO)